Centre d'Analyse, de Modélisation et de Prévision Économique d’Haïti

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Oct

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Fuite du capital humain en Haïti à l’ère de la révolution numérique : redéfinir le Brain Drain en Brain Gain

Problématique

Depuis plus de 50 ans, nous assistons impuissants à la fuite des élites intellectuelles, politiques et économiques du pays vers d’autres contrées propices à leur survie et/ou à leur progrès. Au début du 21e siècle, Haïti accusait l’un des plus forts taux d’émigration parmi ses jeunes universitaires et professionnels qualifiés. Leurs principales destinations : les pays de l’OCDE, des Caraïbes et de l’Amérique latine. Leur propension au retour tend à s’estomper avec le passage du temps. Dans la conscience collective, l’expression « fuite de cerveaux » rime souvent avec calamité. Celle-ci est en effet réputée altérer à la fois le volume et la composition du stock de capital humain sur le territoire national, ingrédient pourtant fondamental dans le processus de développement durable. Néanmoins, les transferts de fonds, les investissements directs de la diaspora haïtienne ainsi que potentielle de collaboration entre les réseaux de professionnels locaux et expatriés, répandent un baume sur la plaie.

Dans la littérature scientifique, la réflexion sur la fuite de cerveaux s’est recadrée à plusieurs reprises subissant l’influence de la théorie économique et des organisations internationales. Les définitions les plus usuelles retiennent l’idée de flux migratoires d’intellectuels à haut niveau de qualification qui s’installent à l’étranger en quête d’amélioration des conditions matérielles d’existence et d’épanouissement personnel. Au sens statistique, on la mesure par le taux d’émigrants parmi les personnes avec au moins deux ans d’éducation tertiaire. Au début, les théoriciens définissaient celle-ci comme une perte pour le pays émetteur et un gain pour celui d’accueil. Aussi, les journaux britanniques introduisent-ils l’expression Brain Drain, pour critiquer les politiques migratoires des États-Unis qui siphonnaient les cerveaux d’autres pays. Depuis les années 70, la fuite de cerveaux est systématiquement considérée dans le contexte des rapports ente pays du Nord et du Sud. Depuis 20 ans, les experts tentent de soutenir l’argument du Brain Gain qui pose le problème en termes de circulation de cerveaux dans contexte de globalisation, laquelle recèle des bénéfices démontrables sur les PVD. Des expériences nationales de la Chine, l’Inde, du Pakistan, du Brésil, du Chili, et certains d’Afrique ont fourni la preuve d’un tel virage.

Qu’est-ce à dire d’ Haïti ? Comment l’analyse économique moderne peut-elle nous éclaircir sur la manière de bien poser la problématique de fuite de cerveaux en Haïti? Quelles leçons pouvons-nous tirer des sociétés ayant expérimenté le Brain Gain ? Quelles sont les spécificités du contexte haïtien et quelles stratégies politiques sont envisageables pour optimiser la circulation du capital humain haïtien sur les deux voies de l’autoroute de l’économie mondiale? Aujourd’hui, dans quelle mesure les NTIC peuvent-elles être exploitées dans la construction et le maintien d’une passerelle numérique de transfert, de partage et de développement de services, de savoirs et d’expériences en Haïti ? Pouvons-nous relever ce défi ?

Fuite de cerveaux : une problématique toujours en chantier.

L’histoire des faits et de la pensée sur la fuite des cerveaux nous renseigne sur son caractère multidimensionnel, multidirectionnel et la variabilité de ses symptômes à l’échelle planétaire . Historiquement, la problématique de fuite de cerveaux a déplacé son point focal au gré des bouleversements sociopolitiques et changements idéologiques mondiaux. Dans les années 50, les réflexions se concentrent sur ses implications sur le bien-être social des populations des pays industrialisés d’Europe et d’Amérique du Nord. Les flux migratoires s’expliquent alors par des facteurs sociaux et politiques. On admet que la fuite des cerveaux s’explique aussi par les imperfections du marché du travail inapte à valoriser les élites professionnelles des pays industrialisés. Ses conséquences sont alors étudiées sur le stock capital humain, les finances publiques et la production. Mais vite la problématique va se tourner sur l’échange inégal de capital humain entre les pays du Nord et du Sud. Aussi dans les années 70, la CNUCED va-t-elle institutionnaliser cette vision. Jusque-là, les experts préconisaient des politiques régulatrices nationales et internationales visant à contenir l’émigration. Dans les années 80, la préoccupation porte alors sur la croissance de l’économie mondiale à long terme et notamment l’enjeu du Brain Drain sur celle des PVD. On entrevoit toutefois un potentiel d’externalités positives, moyennant la mise en oeuvre de politiques visant à inciter le retour des expatriés. Depuis les années 90, l’argument de Brain Gain, fait son chemin dans les milieux académiques et les cercles de réflexion. Essentiellement, elle soutient que les effets nets de la fuite de cerveaux sont, avec le temps, positifs pour n’importe quelle économie, celle émettrice et celle receveuse. Dans ce registre-là, Brain Gain et Brain Drain apparaissent comme des phases ou facettes de la dynamique de circulation de cerveaux dans un monde globalisé. Au coeur du débat se trouve l’individu et la rationalité de processus décisionnel de migration.

Le cas d’Haïti : tableau réaliste ou surréaliste ?

« La première leçon de l’économie est celle de la rareté » écrivait Thomas Sowell. Paradoxalement, Haïti figure parmi les pays à plus faibles taux d’émigration dans le monde, soit 13,2% de sa population, loin derrière des pays comme la Jamaïque ou la Barbade qui accusent plus de 30%. La fuite de cerveaux est un enjeu parce qu’elle touche plus de 75 % des Haïtiens sur le territoire, ayant un niveau post secondaire. A cet égard, Haïti occupait en 2013, la 2e position dans le classement mondial selon rapport de la Banque Mondiale. À l´étranger, ces cerveaux ne représentent pas moins de 30% de notre diaspora et seulement 5% d’entre eux vont effectivement retourner au pays après un séjour allant de 3 à 10 ans. Environ 25% de ces professionnels travaillent dans le secteur de la santé et près de 43% évoluent dans l’industrie financière, le secteur de l’éducation, l’administration publique et l’industrie de la technologie. En Haïti, les secteurs sociaux comme la santé et l’éducation ainsi que l’administration publique et l’industrie des services en pâtissent. Aujourd’hui, 26% des naissances sont assistées par un personnel qualifié, le taux d’analphabétisme est encore de 54%, près de 20% des enfants ne sont pas scolarisés. Une infime portion de la population a accès aux services sociaux de base. Il s’agit d’ailleurs de tendances générales qui se sont maintenues au cours de ces 50 dernières années avec des épisodes de crises sociopolitiques, économiques et des drames environnementaux qui ont accentué la cadence de la fuite de cerveaux.

Le processus de fuite de cerveaux haïtiens comprend donc deux dynamiques : une dynamique structurelle et une dynamique conjoncturelle. Dans la littérature, le modèle de Shellman et Stewart (2007) qui incorpore des variables comme l’instabilité politique et sociale, l’inflation en Haïti et aux USA, le niveau de salaire aux USA et l’action ou les sanctions politiques de l’Administration américaine vis-à-vis d’Haïti permet d’anticiper l’effet de chocs conjoncturels sociaux, politiques et économiques. Toutefois, il peine à mettre en exergue la portée microéconomique de l’émigration de cerveaux et ne fait pas ressortir sa relation dynamique avec le processus d’accumulation du capital humain. En ce sens, le modèle estimé par Jadotte (2012), fait nettement ressortir cette dimension en intégrant dans sa spécification des variables socio-économiques comme l’âge, le secteur d’activité, le niveau d’éducation initial qui expliquent la variabilité de propension du professionnel haïtien à émigrer. Selon Orozco (2006), 90% des migrants haïtiens confient que c’est l’imperfection du marché du travail qui a été le principal facteur décisionnel. Selon la Chambre de Commerce et de l’Industrie , l’offre de travail en Haïti progresse a raison de 200,000 nouveaux arrivants chaque année et le marché est capable d’en absorber seulement 10%. Aussi, en dehors des périodes de dictature, de chocs sociopolitiques, le Brain Drain prend-elle corps dans l’exiguïté du marché du travail et la vulnérabilité de cette économie ouverte. Le capital humain haïtien a aussi la dimension d’un actif financier. Par conséquent, l’agent économique, averse au risque, intègre toutes les informations sur les conditions du marché local et international et les couts et les contraintes institutionnelles à l’émigration pour maximiser le rapport rendement-risque de son capital humain. C’était il y a plus de 2500 ans, Socrate écrivait : « pour comprendre le monde, il faut partir de la raison humaine ».

Sommes-nous perdants ou gagnants ? L’un des bénéfices de la circulation de cerveaux souvent évoquée est les transferts de fonds que la diaspora qui depuis le début du 21e siècle dépasse l’aide publique au Développement et les Investissements directs étrangers et même les recettes d’exportation, atteignant 1.5 milliard de $US en 2010. Une étude de Clemens et Ali (2008) montre que la migration vers les USA fait en moyenne accroitre le revenu par un multiple d’environs 7. Selon la B.I.D. près de la moitié des ménages haïtiens qui reçoivent des transferts de leurs parents à l’étranger, contribuant à doubler le PIB per capita. Il est indéniable que la diaspora haïtienne contribue de façon matérielle à soutenir l’économie nationale. Mais rappelons bien qu’on ne traite pas ici de l’émigration générale d’Haïtiens, mais de fuite de cerveaux. Quelle proportion de ces transferts est effectivement imputable aux 30% d’expatriés qui tombent dans la catégorie de « cerveaux ». De plus, on sait que ce n’est pas la totalité d’entre-deux qui exercent à l’étranger un emploi relativement bien rémunéré. Il existe des délais d’ajustement et d’intégration dans la société d’accueil et même le risque et la réalité du gaspillage de cerveaux . Il n’en demeure pas moins que l’épargne d’une proportion des ménages haïtiens, les dépenses en éducation et la demande de formation de niveau tertiaire sont en partie influencées par les perspectives et contraintes institutionnelles à l’émigration et la connaissance des différences de standard de vie en dehors de frontières nationales. Par là, la fuite de cerveaux exerce des effets induits sur l’allocation et l’accumulation du capital humain sous différents angles. À l´échelle intra nationale, elle joue un rôle dans l’exode rural . Au niveau industriel, elle peut avoir aussi d’importantes implications sur les choix et changements de carrières. Par exemple, un jeune malgré son talent ou sa passion pour le domaine du génie civil va se lancer dans le domaine informatique ou le spécialiste en agronomie qui se transforme en directeur commercial dans une firme d’import-export. Les effets peuvent se décliner même à l’échelle organisationnelle. Mesurer les effets nets du Brain Drain sur Haïti n’est donc pas un exercice aisé et doit être fait avec parcimonie, discipline et prudence.

Le Brain Gain, un pari en mutation de structures.

Le Brain Gain est indissociable du développement économique, de l’action politique et de l’entrepreneuriat. En effet, à quelques exceptions près, si l’intellectuel expatrié retourne chez lui après un long séjour à l’étranger, c’est parce qu’il reçoit un signal que cela lui est avantageux. Le même principe s’applique au cerveau qui a la capacité d’émigrer. Ce signal provient soit de la sphère politique ou bien de l’économie ou des deux simultanément. Sinon, ne serait-ce que par élan de patriotisme, on verrait la diaspora universitaire haïtienne revenir massivement reconstruire le pays après le tremblement de terre de 2010. Voilà pourquoi, alors que la crise financière internationale bat son plein en 2009 et que l’État d’Israël avait trois quarts de ses professionnels et universitaires vivant sur terre étrangère, des programmes gouvernementaux adaptés ont pu retenir plus de 99% des intellectuels des plus qualifiés et d’autre part, attirer massivement des académiciens, techniciens et gestionnaires durant ces dix dernières années. Durant la même période, l’Afrique du Sud a pu récupérer environ 400,000 des expatriés hautement qualifiés, dont des juristes médecins, ingénieurs et comptables revenir au bercail. On pourrait d’ailleurs multiplier ces exemples à l’envie.

Les expériences nationales les plus spectaculaires confirment une volonté politique d’instrumentalisation du Brain Drain en vue de maximiser plus tard les retombées sur un groupe de secteurs sociaux et industries particulières. En fait il s’agit là d’une forme d’investissement public en capital humain. En ce sens, la Chine, les pays de l’Asie du Sud Est constituent des exemples remarquables. Ces derniers aujourd’hui occupent une place de choix dans les industries du transport, de la télécommunication et des technologies de l’information. Un autre cas non négligeable est celui de l’Inde. Il constitue un exemple intéressant dans la mesure où grâce à des investissements publics nationaux, à une allocation optimale de l’aide publique internationale au développement, et le développement de réseaux d’entrepreneurs dans le secteur technologique, l’Inde a exploité le Brain Drain pour s’imposer aujourd’hui comme un des leaders mondiaux des NTIC et particulièrement le développement de logiciels. Les cerveaux indiens expatriés qu’ils reviennent physiquement ou demeurent dans le pays d’accueil continuent d’investir dans la recherche et le développement pour maintenir cette compétitivité internationale. Cette stratégie a, d’ailleurs, été adoptée par le Pakistan. Aujourd’hui ces pays sont non seulement de grands exportateurs, mais aussi des bassins de cerveaux dans ces industries-là. Aussi, les expériences sont-elles réplicables, exportables et adaptables au contexte de chaque pays.

Aujourd’hui en Haïti, un processus de Brain Gain n’est pas encore systématiquement implémenté. Il y a par-ci, par-là quelques initiatives publiques et privées qui s’inscrivent dans cette logique. Le marasme, la volatilité économique et surtout l’instabilité sociopolitique ont sans doute constitué des frictions et entraves à un véritable décollage. La coopération internationale et certains programmes gouvernementaux en Haïti favorisent la mobilité étudiante depuis plusieurs décennies et visent clairement à d’encadrer la circulation de cerveaux au bénéfice de la nation. Pour la plupart, elles sont assorties de conditions tel l’engagement du candidat à retourner au pays une fois les études complétées. La plupart de nos maitrisards et docteurs, à leurs retours absorbés par l’administration publique, le secteur de l’enseignement supérieur et le secteur non gouvernemental. Il semble que le sous-secteur de l’éducation tertiaire soit le plus dynamiquement affecté. Depuis près de 20 ans, des réseaux d’entrepreneurs investissent dans l’éducation universitaire en vue d’accroitre l’offre et les opportunités pour les expatriés. Une tendance à la décentralisation de l’offre commence à se dégager.

Les NTIC et la machine du Brain Gain en Haïti : quelles perspectives ?

Comment l’économie haïtienne peut-elle mettre à contribution les expériences et le savoir de ces 30% de nos universitaires et professionnels qualifiés de la diaspora? De nombreuses opportunités existent dans le secteur de l’éducation, mais surtout la santé, mais aussi les services financiers. Aujourd’hui avec le développement fulgurant des nouvelles technologies de l’information et de la télécommunication, le développement de la formation et de l’université en ligne, il est tout à fait envisageable d’accroitre l’offre de formation professionnelle et universitaire en stimulant les investissements privés dans ce segment. Des politiques publiques et des programmes de coopération internationale peuvent être mis en place pour favoriser la multiplication de centres de formation professionnelle en ligne. Cette composante du processus de brain gain présente l’intéressante propriété d’être relativement robuste aux chocs sociopolitiques et adresse efficacement l’aversion au risque-pays de la plupart des intellectuels dans la diaspora. Similairement, dans le secteur de la santé, une nouvelle génération de cliniques de santé mobile peut être envisageable. Nos médecins haïtiens ou finissants en médecine à l’étranger peuvent faire des stages en ligne en donnant des consultations à distance à des patients dans la plupart de villes, moyennant la mise en place de l’infrastructure technologique sur le terrain. De tels modèles existent déjà au Canada et certains pays en développement. Ces initiatives doivent être privées et encouragées par l’État.

S’il est manifeste que la migration haïtienne en près d’un demi-siècle a eu des effets bénéfiques sur le secteur réel de l’économie, on ne peut pas se prononcer avec autant d’assurance lorsqu’on restreint l’analyse à la circulation des cerveaux. Les transferts de fonds ne sont pas en totalité imputable à ces derniers. Il serait toutefois utile de mesurer leur contribution marginale à cet apport en fonds. Dans le secteur de l’éducation, de la santé et des services, l’intégration des nouvelles technologies de l’information agencée à des politiques publiques appropriées peut permettre d’optimiser le rendement national de ces cerveaux.

Ricardo Dubresil

Économiste

Président de CAMPEH

Source : Le National